Jeudi 29 Mars 2001  
  ELECTIONS
  De nouveau à Moscou après quinze jours passés en France. Le retour ici est voulu, bien sûr. Personne ne m'y contraint, mais lorsque je suis arrivé à l'aéroport, lorsque j'étais dans la voiture d'Igor, en route pour le centre ville, j'avais une lourdeur familière dans la poitrine. Je sais ce que signale ce genre de symptôme ; c'est la présence d'une émotion souterraine, d'un rejet presque, car cette ville n'accueille pas facilement.

J'ai aimé être en France entre les deux tours des élections municipales. J'ai aimé cette démocratie française où celui qui peut voter tient à sa merci ceux qui prétendent le gouverner, l'administrer, le guider... J'aimerais tellement que beaucoup de gens se persuadent à quel point les urnes sont puissantes !
Quand je vois la recherche avide et désordonnée de clientèle qui anime certains hommes de la politique, je me dis qu'on sous-estime la force cataclysmique du bulletin de vote.

Dimanche 18 mars. Je suis assesseur dans un bureau du 18ème arrondissement de Paris, c'est à dire que je cherche sur un grand cahier les noms de ceux qui se présentent pour glisser leur vote dans la boîte en plastique transparent. Et j'aime les voir entrer dans ce préau d'école, ramasser les trois feuilles des listes en présence, s'enfermer dans l'isoloir pour en ressortir l'enveloppe à la main.

Ils passent à notre table, la présidente annonce un nom et si c'est à partir de J c'est moi qui tourne les pages du grand cahier pour signaler du doigt l'emplacement de la signature. Certains me reconnaissent, me font des sourires, d'autres ont l'air étonné, on me demande des autographes... Je ressens comme de la fierté à être ici. Je m'y sens plus à ma place que dans bien des endroits où le courant de ma vie de chanteur a pu me conduire.
 
  J'aime donc voir défiler les gens pour accomplir ce rituel qui, à l'heure cybernétique, paraît bien désuet (obsolète, comme on dit dans les magasins d'informatique). Et pourtant, quelle raffinement ! Il faut bien continuer à utiliser ce moyen, ce pouvoir de contrôler nos propres vies. Surtout lorsqu'on voit les pas de deux, les chorégraphies, les contorsions parfois, que sont contraints de faire les femmes et les hommes qui se présentent, pour essayer de comprendre la tendance, l'adhésion ou la sanction de ceux qui sont encore des " électeurs ", c'est à dire des" gens qui choisissent " !

Puis j'ai été attentif, pendant la semaine de l'après deuxième tour, à l'inquiétude des uns, à l'arrogance des autres, et je les ai tous trouvés également médiocres, très en dessous de ce qu'un peuple, au final assez mature quoi qu'on en dise, leur avait dit en deux dimanches.

J'aime les gens qui votent, et je vomis sur ceux qui les déroutent. C'est aussi grave et sans pardon possible que mentir à un enfant, à quelqu'un qui tend la main parce qu'on lui a laissé entendre certaines choses.

Malheur à celui qui se rétracte