De nouveau à Moscou
après quinze jours passés en France. Le retour ici est voulu,
bien sûr. Personne ne m'y contraint, mais lorsque je suis arrivé
à l'aéroport, lorsque j'étais dans la voiture d'Igor,
en route pour le centre ville, j'avais une lourdeur familière dans
la poitrine. Je sais ce que signale ce genre de symptôme ; c'est la
présence d'une émotion souterraine, d'un rejet presque, car
cette ville n'accueille pas facilement.
J'ai aimé être en France entre les deux tours des élections
municipales. J'ai aimé cette démocratie française où
celui qui peut voter tient à sa merci ceux qui prétendent
le gouverner, l'administrer, le guider... J'aimerais tellement que beaucoup
de gens se persuadent à quel point les urnes sont puissantes !
Quand je vois la recherche avide et désordonnée de clientèle
qui anime certains hommes de la politique, je me dis qu'on sous-estime la
force cataclysmique du bulletin de vote.
Dimanche 18 mars. Je suis assesseur dans un bureau du 18ème arrondissement
de Paris, c'est à dire que je cherche sur un grand cahier les noms
de ceux qui se présentent pour glisser leur vote dans la boîte
en plastique transparent. Et j'aime les voir entrer dans ce préau
d'école, ramasser les trois feuilles des listes en présence,
s'enfermer dans l'isoloir pour en ressortir l'enveloppe à la main.
Ils passent à notre table, la présidente annonce un nom et
si c'est à partir de J c'est moi qui tourne les pages du grand cahier
pour signaler du doigt l'emplacement de la signature. Certains me reconnaissent,
me font des sourires, d'autres ont l'air étonné, on me demande
des autographes... Je ressens comme de la fierté à être
ici. Je m'y sens plus à ma place que dans bien des endroits où
le courant de ma vie de chanteur a pu me conduire.
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J'aime donc voir défiler
les gens pour accomplir ce rituel qui, à l'heure cybernétique,
paraît bien désuet (obsolète, comme on dit dans les
magasins d'informatique). Et pourtant, quelle raffinement ! Il faut bien
continuer à utiliser ce moyen, ce pouvoir de contrôler nos
propres vies. Surtout lorsqu'on voit les pas de deux, les chorégraphies,
les contorsions parfois, que sont contraints de faire les femmes et les
hommes qui se présentent, pour essayer de comprendre la tendance,
l'adhésion ou la sanction de ceux qui sont encore des " électeurs
", c'est à dire des" gens qui choisissent " !
Puis j'ai été attentif, pendant la semaine de l'après
deuxième tour, à l'inquiétude des uns, à l'arrogance
des autres, et je les ai tous trouvés également médiocres,
très en dessous de ce qu'un peuple, au final assez mature quoi qu'on
en dise, leur avait dit en deux dimanches.
J'aime les gens qui votent, et je vomis sur ceux qui les déroutent.
C'est aussi grave et sans pardon possible que mentir à un enfant,
à quelqu'un qui tend la main parce qu'on lui a laissé entendre
certaines choses.
Malheur à celui qui se rétracte |